10

 

 

— Allez voir, m’a ordonné la reine.

— Quoi ? Mais vous êtes tous beaucoup plus forts que moi ! Et vous n’êtes pas morts de trouille, vous !

— Et nous sommes aussi ceux que Jennifer a assignés en justice, m’a fait sèchement remarquer André. Nous ne devons laisser aucune empreinte, pas même olfactive. Sigebert, va voir.

Sigebert s’est avancé dans l’obscurité.

Une des portes de l’étage s’est soudain ouverte, et Batanya est apparue dans le couloir.

— Il y a une odeur de mort, ici, a-t-elle constaté. Que s’est-il passé ?

— On est venu rendre une petite visite de courtoisie, lui ai-je expliqué. Mais la porte était déjà ouverte. Il y a quelque chose d’anormal.

— Vous ne savez pas quoi ?

— Non. Sigebert est parti voir. On attend.

— Je vais appeler mon bras droit. Je ne peux pas laisser la porte de mon client sans protection, nous a-t-elle expliqué, avant de se retourner. Clovatch !

C’est du moins ce que j’ai entendu.

Une sorte de Batanya junior a fait son apparition – même armure, mais quelques tailles en dessous, plus jeune, moins terrifiante, mais... encore méchamment impressionnante.

— Reconnaissance du terrain, lui a ordonné Batanya, en désignant la suite de Jennifer Cater.

Sans poser de question, Clovatch a dégainé son épée et s’est introduite dans la pièce. Dans le couloir, tout le monde retenait son souffle – enfin, moi, en tout cas. Les vampires n’ont pas de souffle à retenir, et Batanya semblait d’un calme olympien. Glaive au poing, elle avait pris position entre les deux portes pour pouvoir surveiller à la fois celle, ouverte, de Jennifer Cater et celle, fermée, du roi du Kentucky.

Le visage de la reine semblait presque tendu – à moins qu’elle ne soit simplement impatiente. Enfin, elle était un peu moins impassible que d’habitude. Sigebert est ressorti et a secoué la tête en silence. Clovatch s’est ensuite encadrée dans la porte.

— Aucun survivant, a-t-elle annoncé à Batanya.

Celle-ci paraissait attendre la suite.

— Décapités. La femme était en... mmm... six morceaux, a dûment précisé Clovatch, après un rapide calcul.

— Mauvaise nouvelle, a commenté la reine, juste au moment où André disait : Bonne nouvelle !

Ils ont échangé un regard excédé.

— Des humains ? ai-je demandé d’une toute petite voix.

Je n’avais aucune envie de me faire remarquer. Mais il fallait que je sache.

— Non, que des vampires, m’a répondu Clovatch, après avoir reçu l’aval de Batanya : un hochement de tête martial. J’en ai dénombré trois. Mais ils se désagrègent rapidement.

— Rentre et appelle ce Todd Donati, lui a alors ordonné Batanya.

Clovatch est retournée dans la suite du Kentucky pour passer le coup de fil demandé, lequel a eu l’effet d’un électrochoc : en moins de cinq minutes, les ascenseurs ont déversé une foule d’individus d’espèce et d’apparence variées.

Un type, vêtu d’une veste marron avec « Sécurité » brodé sur la poche poitrine, semblait vouloir prendre les choses en main : Todd Donati, probablement. Donati avait été flic, mais il avait quitté la police parce qu’il y avait du fric à se faire en offrant ses services aux vampires, ce qui ne voulait pas dire qu’il les aimait. Pour le moment, Donati était en colère. Il était furieux que les ennuis commencent si tôt, avant même le début du sommet ; des ennuis qui allaient lui demander plus de boulot qu’il ne pouvait en assumer. Donati était atteint d’un cancer. Ça, je le lisais nettement dans son esprit. Il voulait travailler aussi longtemps qu’il le pourrait pour que sa famille ait de quoi vivre après sa disparition, et il pestait contre le stress et les efforts que cette enquête allait lui demander, l’énergie qu’elle allait lui pomper. Mais il était fermement résolu à faire son boulot. Et jusqu’au bout.

J’ai tout de suite reconnu son patron, quand il est arrivé. Quelques mois auparavant, le directeur de La Pyramide de Gizeh avait fait la couverture de V.I.P. (Vampire International Press, une sorte de People version vampire). Christian Baruch était né en Suisse et avait fait une brillante carrière dans l’hôtellerie, en tant que manager et designer des plus prestigieux établissements de toute l’Europe de l’Ouest. Lorsqu’il avait dit à un vampire dans sa partie que, s’il « passait de l’autre côté » (non seulement de la vie, mais aussi de l’Atlantique), il saurait créer une chaîne d’hôtels magnifiques et extrêmement rentables au profit d’un consortium de vampires, il avait été immédiatement exaucé. À tous les niveaux.

Maintenant, Christian Baruch possédait la vie éternelle (s’il évitait consciencieusement les objets de bois pointus), et le syndicat des vamp’hôtels ramassait la monnaie, et à la pelle. Cependant, il n’était ni agent de sécurité, ni expert juridique, ni flic. Certes, il savait comme personne refaire la décoration d’un palace et dire à l’architecte combien de suites doter d’une kitchenette, d’une salle de fitness ou d’un Jacuzzi, mais en quoi pouvait-il se montrer utile dans une telle situation ? Son larbin humain le regardait avec aigreur. Baruch portait un costume qui, même pour une fille comme moi qui n’y connaissait rien, semblait le nec plus ultra du genre et lui avait, à coup sûr, coûté les yeux de la tête.

J’avais été repoussée par la foule contre le mur du couloir. Juste à côté de la porte de la suite du Kentucky, ai-je réalisé tout à coup. Elle ne s’était pas rouverte. Les deux Britlingens allaient avoir fort à faire pour veiller à la sécurité de leur client avec le monde qui se pressait dans le secteur.

— Vous croyez vraiment que c’est une bonne idée de laisser tous ces gens se regrouper ici ? ai-je demandé à une femme en uniforme qui se trouvait près de moi (le même modèle que l’ex-flic, la cravate en moins).

Non que j’aie voulu lui apprendre son métier, mais, bon sang ! Elle ne regardait donc jamais Les Experts ?

Madame Sécurité m’a jeté un regard noir.

— Qu’est-ce que vous faites ici, vous ? m’a-t-elle rétorqué, comme si là était la question.

— Je suis ici parce que j’étais avec ceux qui ont découvert les corps.

— Eh bien, vous feriez mieux de vous taire et de nous laisser travailler, m’a-t-elle craché d’un ton dédaigneux.

— Travailler ? Vous n’avez pourtant pas l’air de faire grand-chose.

OK. Peut-être que je n’aurais pas dû dire ça. Mais c’était vrai qu’elle n’en fichait pas lourd. À mon avis, elle aurait au moins dû...

C’est à ce moment-là qu’elle m’a plaquée contre le mur et m’a passé les menottes. De surprise, j’ai laissé échapper un couinement de caniche nain qui vient de se coincer la truffe dans le grille-pain.

Il y a eu comme un grand silence derrière nous.

— Chef, j’ai là une femme qui trouble l’ordre public, a beuglé Madame Sécurité.

Le marron ne lui allait pas du tout, soit dit en passant.

— Landry, qu’est-ce que vous êtes en train de faire exactement ? a demandé une voix masculine, de ce ton excessivement raisonnable qu’on prend avec un enfant un brin demeuré.

— Elle me disait ce que je devais faire, a répondu Madame Sécurité.

Déjà, la baudruche se dégonflait.

— Et qu’est-ce qu’elle vous disait de faire, Landry ?

— Elle se demandait ce que toutes ces personnes fabriquaient ici, monsieur.

— N’est-ce pas une question pertinente, Landry ?

— Monsieur ?

— Ne croyez-vous pas qu’on devrait faire circuler une bonne partie de ces personnes ?

— Si, monsieur. Mais elle a dit qu’elle était là parce qu’elle se trouvait avec ceux qui ont découvert les corps.

— Dans ce cas, il ne faut pas qu’elle parte.

— Non, monsieur.

— Essayait-elle de s’enfuir, Landry ?

— Non, monsieur.

— Vous l’avez pourtant menottée.

— Euh...

— Enlevez-lui tout de suite ces fichues menottes, Landry ! a finalement rugi Donati.

— Bien, monsieur.

À mon grand soulagement, j’ai été libérée, ce qui m’a permis de me retourner. J’étais dans une telle colère que j’aurais bien aplati Landry contre le mur à son tour. Comme je risquais toutefois de me retrouver de nouveau menottée pour ma peine, je me suis retenue. Sophie-Anne et André se sont frayé un chemin dans la foule. En fait, c’était plutôt la foule qui s’ouvrait devant eux. Vampires autant qu’humains, tous estimaient prudent de s’écarter devant la reine de Louisiane et son garde du corps attitré.

Sophie-Anne a jeté un coup d’œil à mes poignets, a vu qu’ils n’étaient même pas éraflés et en a donc fort justement déduit que c’était surtout mon orgueil qui avait été blessé.

— Cette femme est à mon service, a-t-elle posément déclaré, s’adressant apparemment à Landry, mais parlant assez fort pour que tout le monde l’entende. Lui porter atteinte, que ce soit moralement ou physiquement, c’est porter atteinte à ma personne.

Landry n’avait pas la moindre idée de l’identité de Sophie-Anne, mais elle savait tout de même reconnaître un danger quand elle en voyait un. Et André était tout aussi terrifiant que Sa Majesté. C’étaient vraiment les deux ados les plus effrayants que la Terre ait jamais portés.

— Landry lui fera des excuses par écrit, a promis Todd Donati d’une voix posée. Maintenant, pouvez-vous me dire ce qui s’est passé ?

La foule s’était tue, attentive. J’ai cherché Batanya et Clovatch des yeux, mais je ne les ai vues nulle part.

— Vous êtes le chef de la sécurité ? a tout à coup demandé André d’une voix étonnamment forte.

Sophie-Anne en a profité pour se pencher vers moi et me chuchoter à l’oreille :

— Ne mentionnez pas les Britlingens.

— Oui, monsieur, a répondu l’ex-policier en lissant sa moustache. Je suis Todd Donati. Et voici mon supérieur, M. Christian Baruch.

— Je me présente : André Paul. Et voici Sa Majesté, Sophie-Anne Leclerq, reine de Louisiane. Cette jeune femme est notre employée : Sookie Stackhouse.

Puis André s’est tu, attendant la suite des opérations.

Christian Baruch m’a totalement ignorée. Mais il a adressé à Sophie-Anne un regard de Carnivore planté devant une côte de bœuf après un séjour prolongé chez des cousins végétariens.

— Votre présence dans cet hôtel nous honore, a-t-il murmuré, ce qui m’a permis d’entrevoir ses crocs.

Il avait une très forte mâchoire. Il était très grand et très brun aussi. Mais il avait de petits yeux, des yeux d’un gris polaire.

Sophie-Anne n’a pas relevé le compliment. Elle a cependant froncé les sourcils une fraction de seconde. Montrer les dents n’était pas la manière la plus subtile de dire : «Vous me plaisez. » Un ange est passé. Après ce silence, bref mais si pesant qu’il m’a paru durer un siècle, j’ai lancé :

— Vous allez appeler les flics ou quoi ?

— Je pense qu’il nous faut réfléchir à ce que nous allons leur dire, a répondu Baruch, d’une voix si douce et si distinguée que la plouc du Sud que j’étais n’avait plus qu’à aller se rhabiller. Monsieur Donati, voudriez-vous aller voir ce qu’il y a dans cette suite ?

Todd Donati s’est à son tour frayé un chemin à travers la foule – à coups d’épaules, quant à lui. Sigebert, qui avait pris son poste de vigile devant la porte ouverte, s’est effacé pour le laisser passer. Le colosse saxon est ensuite venu reprendre sa place auprès de sa souveraine avec un soulagement manifeste.

Pendant que Donati examinait ce qui restait de la délégation de l’Arkansas, Christian Baruch s’est tourné vers les spectateurs.

— Combien d’entre vous sont venus ici après avoir appris qu’il s’était passé quelque chose ?

Une quinzaine de personnes ont levé la main ou simplement hoché la tête.

— Auriez-vous l’amabilité de vous rendre au Sang pour Sang, au rez-de-chaussée, où nos serveurs vous réserveront un accueil privilégié ?

Les quinze intéressés n’ont pas fait de vieux os (façon de parler). Baruch connaissait son monde d’assoiffés. Enfin, de vampires assoiffés.

— Combien d’entre vous n’étaient pas présents quand les corps ont été découverts ? a repris Baruch, après le départ du premier groupe.

Tout le monde a levé la main, sauf la reine, André, Sigebert et moi.

— Vous avez toute liberté de retourner à vos occupations, a-t-il déclaré, avec la mansuétude d’un seigneur exemptant ses serfs de quelque corvée.

Les derniers curieux ont obtempéré. Landry a hésité, ce qui lui a valu un regard propre à lui faire dévaler l’escalier de service en quatrième vitesse.

La partie du couloir devant les ascenseurs semblait beaucoup plus spacieuse, tout à coup.

Donati est ressorti de la suite. Il n’avait pas l’air écœuré, mais il avait quand même perdu un peu de sa belle assurance.

— Il n’en reste pas grand-chose, mais il y en a partout. Des... résidus ? J’imagine qu’on peut appeler ça comme ça. Je crois qu’ils étaient trois. Mais l’un d’eux est si... dispersé qu’ils n’étaient peut-être que deux, en fait.

— Quels noms figurent sur le registre ?

Donati a consulté un petit appareil électronique qui tenait dans la paume de sa main.

— Jennifer Cater, de l’Arkansas. Cette suite était occupée par la délégation des vampires de l’Arkansas. Enfin, certains des derniers vampires de l’Arkansas.

Le mot « derniers » avait été légèrement accentué : Donati n’ignorait manifestement rien de l’histoire de la reine de Louisiane.

Christian Baruch a haussé un sourcil broussailleux.

— Je suis au courant. Je connais les miens, Donati.

— Oui, monsieur.

Sophie-Anne aurait-elle délicatement froncé le nez ? Elle devait penser : « Les miens, mon œil ! » Baruch n’était qu’un gamin d’à peine quatre ans, chez les vampires.

— Qui a découvert les corps ? s’est-il enquis.

— Ni la reine ni moi, s’est empressé de répondre André. Nous n’avons pas mis un pied dans cette suite.

— Qui, alors ? a insisté Baruch.

— La porte n’était pas fermée, et l’odeur ne trompait pas. Mais, étant donné la tension actuelle entre Sa Majesté et les vampires de l’Arkansas, nous n’avons pas jugé prudent d’y aller nous-mêmes, a expliqué André. Nous avons envoyé Sigebert, le garde royal.

André avait simplement oublié de mentionner la visite de Clovatch. On avait donc un point commun, André et moi : on pratiquait le mensonge par omission.

Pendant que les questions se succédaient – sans réponse, pour la plupart, ou sans réponse constructive –, j’ai commencé à m’interroger : le procès de la reine aurait-il lieu, maintenant que sa principale accusatrice était morte ? Et à qui appartenait l’Arkansas, désormais ? Il n’était pas déraisonnable de supposer que le contrat de mariage procurait à la reine certains droits sur les biens de son défunt époux, et Dieu sait que Sophie-Anne avait besoin de toutes les sources de revenus qu’elle pouvait récupérer, après Katrina. Aurait-elle toujours des droits sur l’Arkansas, lorsqu’on saurait que c’était André qui avait tué Peter ? Je ne m’étais pas vraiment rendu compte de toutes ces épées de Damoclès qui se balançaient au-dessus de sa tête : quelque chose me disait que Sa Majesté n’allait pas être à la fête, à ce sommet.

Il n’en demeurait pas moins que le problème le plus urgent n’était toujours pas réglé : qui avait tué Jennifer Cater et sa suite ?

Et, question subsidiaire, combien de vampires pouvait-il bien rester en Arkansas, après la bataille rangée de La Nouvelle-Orléans et le massacre qui venait d’avoir lieu ? L’Arkansas n’était déjà pas un si grand État que ça, et il n’était pas réputé pour attirer les foules.

Je suis revenue sur terre en voyant le regard de Christian Baruch se fixer sur moi.

— Vous êtes l’humaine qui lit dans les pensées ? a-t-il soudain lâché.

Je ne m’y attendais tellement pas que j’ai sursauté.

— Oui, ai-je répondu, laconique.

J’en avais marre de donner du « monsieur » et du « madame » à tout va.

— Avez-vous tué Jennifer Cater ?

Je n’ai pas eu besoin de jouer la stupéfaction.

— Là, vous me surestimez. Vous croyez vraiment que j’aurais pu l’emporter face à trois vampires ? Non, je ne l’ai pas tuée. Elle m’est tombée dessus dans le hall et m’a chauffé les oreilles avec ses salades, mais c’est la première et la dernière fois que je l’ai vue.

Il a eu l’air un peu désarçonné, comme s’il s’attendait à une autre réponse ou, peut-être, à plus d’humilité de la part d’une simple mortelle.

La reine s’est alors avancée pour prendre place à mes côtés, et comme André l’a aussitôt imitée, je me suis bientôt retrouvée encadrée par deux vampires comptant plus d’une dizaine de siècles au compteur. Quelle agréable et réconfortante sensation ! Mais je savais qu’il s’agissait simplement de faire comprendre à l’hôtelier que j’étais leur propriété et qu’il n’avait pas intérêt à me harceler.

Sur ces entrefaites, un vampire a fort opportunément surgi de l’escalier de service et s’est rué comme une fusée sur la porte de la suite de l’Arkansas. Tout aussi rapide, Baruch lui a immédiatement barré la route, mais, emporté par son élan, le nouvel arrivant lui a foncé dedans et a rebondi, pour finalement se retrouver au tapis. Il s’est relevé si vite que mes yeux n’ont même pas eu le temps de capter le mouvement. Il faisait des efforts désespérés pour forcer le passage.

Lorsqu’il s’est aperçu qu’il n’y parviendrait pas, le petit vampire a reculé d’un pas. S’il avait été humain, il aurait été hors d’haleine, après tant d’efforts inutiles, mais, les choses étant ce qu’elles étaient, il tremblait juste d’énergie contenue. Il avait les cheveux bruns, une courte barbe et portait un costume standard. Il ressemblait au pékin moyen, jusqu’à ce qu’on voie son regard halluciné. Ce mec devait être à moitié taré.

— Alors, c’est vrai ? a-t-il demandé d’une voix tendue.

— Jennifer Cater et sa suite sont tous morts, lui a confirmé Christian Baruch, d’un ton qui n’était pas dénué de compassion, je dois le reconnaître.

Le petit vampire s’est soudain mis à hurler à la mort. J’en ai eu la chair de poule. Il est tombé à genoux et a commencé à se balancer d’avant en arrière, ivre de douleur.

— J’imagine que vous faites partie de sa délégation ? lui a demandé la reine.

— Oui, oui ! a beuglé le malheureux.

— Dans ce cas, je suis, dorénavant, votre souveraine, et je vous offre une place à mes côtés.

Le type a immédiatement cessé de hurler, comme si on l’avait débranché.

— Mais vous avez fait tuer notre roi ! a-t-il protesté.

— J’étais l’épouse de votre roi et, en tant que telle, je devais légalement hériter de son royaume s’il venait à décéder, lui a posément expliqué Sophie-Anne, avec un regard presque lumineux de bienveillance dans ses yeux sombres. Et il est assurément décédé.

— C’est ce que les clauses spécifiaient, a-t-on subitement murmuré à mon oreille.

J’ai étouffé un cri. Je n’avais jamais cru à cette histoire de gros lourds qui ont le pied léger. Pour moi, les gros lourds avaient le pied lourd, point. Mais maître Cataliades avait la légèreté d’un papillon, et je n’avais même pas soupçonné qu’il était dans les parages avant qu’il vienne me parler.

— Dans le contrat de mariage ? ai-je tout de même réussi à articuler, sans chevroter.

— Oui. Et l’avocat de Peter l’a étudié à fond, je peux vous l’assurer. La réciproque était vraie, d’ailleurs : Sophie-Anne lui léguait son royaume au cas où elle décéderait.

— J’imagine qu’il y avait tout un tas d’autres clauses sur le sujet.

— Oh ! Quelques-unes seulement. L’une d’entre elles spécifiait qu’il devait y avoir au moins un témoin dudit décès.

— Oh, oh ! C’est moi, ça.

— Absolument. Si la reine tient à vous garder à l’œil et sous sa coupe, c’est qu’elle a une excellente raison pour cela.

— D’autres conditions à la cession en question ?

— Il ne devait exister aucun successeur désigné susceptible de prendre la tête de l’État concerné, bras droit ou régent quelconque. En d’autres termes, un terrible accident devait arriver un jour ou l’autre...

— Et il est arrivé.

— Il semblerait, en effet.

Ce qui paraissait ravir le replet avocat au plus haut point.

J’avais le cerveau comme une de ces boules qu’on fait tourner à la foire pour tirer les numéros de la loterie.

— Je m’appelle Henrik Feith, a déclaré le petit vampire. Et il ne reste plus maintenant que cinq vampires en Arkansas. Je suis le seul encore vivant à Rhodes et je n’ai survécu que parce que j’étais descendu me plaindre, à la réception, des serviettes de toilette.

J’ai été obligée de plaquer la main sur ma bouche pour ne pas pouffer, ce qui aurait été un peu déplacé, vu les circonstances. André a gardé les yeux fixés sur le type agenouillé devant nous, mais ça ne l’a pas empêché de me pincer. Ce petit rappel à l’ordre m’a coupé toute envie de rire. J’ai bien cru que j’allais hurler, pour ne rien vous cacher.

— Quel était le problème avec les serviettes de toilette ? s’est aussitôt alarmé Baruch, qui, blessé dans son orgueil de parfait hôtelier – comment ? le service, dans son palace, n’était pas irréprochable ? –, s’écartait manifestement du sujet.

— Il n’y en avait pas assez, a commencé Henrik. Jennifer en avait utilisé trois à elle toute seule, alors...

Mais Sophie-Anne a coupé court à ces fascinantes explications.

— Merci, Henrik. Suivez-nous dans notre suite. Monsieur Baruch, nous comptons sur vous pour nous tenir au courant de l’évolution de la situation. Monsieur Donati, avez-vous l’intention de prévenir la police de Rhodes ?

Belle marque de courtoisie de sa part que de s’adresser à Donati comme s’il avait son mot à dire dans l’histoire.

— Non, madame, lui a répondu l’intéressé. Cette affaire me semble concerner les vampires. En outre, les corps vont se désagréger. La police n’aurait donc ni cadavre à examiner, ni film à visionner puisqu’il n’y a pas de caméra de surveillance à l’intérieur de la suite, et si vous regardez là-haut...

Tout le monde a obtempéré.

— ... vous constaterez que quelqu’un a obstrué l’objectif de celle du couloir avec un bout de chewing-gum. On l’a lancé, ou bien un vampire a pu sauter pour le coller directement. Bien entendu, je vais étudier les enregistrements, mais vu la vitesse à laquelle un vampire se déplace, il y a de grandes chances pour qu’on ne puisse pas identifier l’individu qui a collé ce chewing-gum. Pour le moment, il n’y a pas de vampire dans la brigade criminelle de la police locale. Je ne vois donc pas qui on pourrait appeler. La plupart des humains portant l’uniforme des forces de l’ordre ne veulent pas enquêter sur les crimes de vampire, à moins qu’ils n’aient un vampire dans leur équipe pour assurer leurs arrières.

— Bien. Je ne vois pas ce que nous pouvons faire de plus, a conclu la reine. Si vous n’avez plus besoin de nous, nous allons nous rendre à la cérémonie d’ouverture.

Elle avait déjà consulté plusieurs fois sa montre au cours de la conversation.

— Mon petit Henrik, si vous vous sentez en état, accompagnez-nous. Sinon – ce que je comprendrai fort bien –, Sigebert va vous emmener dans notre suite, où vous pourrez vous reposer.

— J’aimerais aller dans un endroit calme, a larmoyé Henrik Feith avec un air de chien battu.

Sophie-Anne a fait un signe de tête à Sigebert, qui n’a pas eu l’air ravi de recevoir un tel ordre. Mais il devait obéir, bien sûr, et il a entraîné à sa suite le petit vampire qui représentait, à lui tout seul, un cinquième de tout ce qu’il restait de la communauté vampiresque de l’Arkansas.

J’avais tant de choses à penser en même temps que mon cerveau commençait à patiner. Et, juste au moment où je me disais que j’avais eu mon content d’événements pour la journée, les portes de l’ascenseur se sont ouvertes avec un «ding !» sonore, et Bill... euh... Personne a jailli comme un diable de sa boîte. Il n’a pas fait une entrée aussi théâtrale que Henrik, mais une entrée remarquée tout de même. Il s’est arrêté net, le temps d’analyser la situation. Nous voyant tous là, parfaitement calmes, il s’est rapidement ressaisi.

— J’ai cru comprendre qu’il y avait eu des problèmes ici ?

Il a lancé ça à la cantonade – pour que n’importe qui puisse répondre, sans doute.

J’en avais marre de le surnommer Personne. Bon sang ! C’était quand même Bill ! Je pouvais bien haïr jusqu’au dernier atome de cette carcasse honnie, il n’en était pas moins devant moi, en chair et en os. Je me suis demandé si les lycanthropes parvenaient vraiment à faire disparaître ceux qu’ils répudiaient de leur écran radar et comment ils s’y prenaient. Quant à moi, je n’étais manifestement pas très douée.

— Il y a des problèmes, en effet, a reconnu la reine. Mais je ne vois pas en quoi ta présence pourrait y changer quoi que ce soit.

Je n’avais encore jamais vu Bill atterré. Voilà qui était fait.

— Pardonnez-moi, Majesté. Si vous avez besoin de moi, je serai à mon stand, dans l’enceinte du salon.

Dans un silence de mort, les portes de l’ascenseur se sont refermées sur mon premier amour. Il n’était pas impossible qu’en se ruant à la rescousse au lieu de gagner de l’argent pour renflouer les caisses de la reine, comme il était censé le faire, Bill ait tenté de me prouver qu’il tenait toujours à moi. Mais si cette action d’éclat avait pour but de m’attendrir, c’était raté.

— Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire pour vous aider dans votre enquête ? a demandé André, s’adressant à Donati, alors qu’en réalité, il faisait cette proposition à Christian Baruch. La reine étant la légitime héritière de l’Arkansas, nous sommes à votre disposition.

— Je n’en attendais pas moins d’une aussi jolie reine, dont la beauté n’a d’égale que le légendaire sens des affaires et la ténacité, a répondu Baruch en s’inclinant devant Sophie-Anne.

André lui-même n’en croyait pas ses oreilles – il a cligné des paupières. Quant à Sa Majesté, elle a dévisagé Baruch entre les fentes de ses yeux plissés. Je me suis, pour ma part, empressée d’étudier la plante en pot du couloir avec le plus grand intérêt. J’avais trop peur de ricaner. Ah ! Question brosse à reluire, il s’y entendait, l’hôtelier !

Après une telle déclaration, qu’aurait-on pu ajouter ? Je suis montée dans l’ascenseur avec les vampires, et maître Cataliades nous a emboîté le pas. Personne n’avait fait le moindre commentaire, pas même le loquace avocat.

Comme l’ascenseur s’ébranlait, il s’est tourné vers la reine.

— Majesté, vous devez vous remarier sans plus tarder.

Cette fois, Sophie-Anne et André ont carrément écarquillé les yeux – une fraction de seconde.

— Épousez n’importe qui : le Kentucky, la Floride, et j’ajouterais même le Mississippi, s’il n’était pas déjà en pourparlers avec l’Indiana. Mais vous avez besoin d’une alliance solide, du soutien de quelqu’un de mortellement dangereux. Sinon, les chacals comme ce Baruch vont commencer à vous tourner autour, prêts à tout pour attirer votre attention.

— Le Mississippi est hors course, Dieu merci. Je crois que je n’aurais pas pu supporter tous ces hommes. Une fois de temps en temps, passe encore. Mais à longueur de journée, et par dizaines, ça non !

C’était la réaction la plus naturelle et la plus spontanée que j’aie jamais vue chez la reine. Elle avait presque l’air d’une femme ordinaire. André a appuyé sur le bouton pour arrêter l’ascenseur entre deux étages.

— Je t’aurais bien conseillé le Kentucky, a-t-il dit. Mais quiconque a besoin de Britlingens a déjà trop de problèmes à régler.

— L’Alabama est charmante, a observé Sophie-Anne. Mais elle fait preuve de certaines préférences au lit que je réprouve.

Voyant que personne n’allait m’inviter à prendre la parole, j’y suis allée au culot.

— Est-ce que je peux poser une question ? ai-je demandé.

Après un instant de silence, Sophie-Anne a hoché la tête.

— Comment se fait-il que, contrairement aux autres vampires, vous gardiez vos filleuls auprès de vous pendant des siècles ? Est-ce que la relation entre vampire et vampirisé n’est pas censée être de courte durée ?

— La majorité des filleuls ne restent pas avec leurs parrains, en effet. Et il est extrêmement rare de voir des filleuls demeurer auprès de leurs parrains aussi longtemps qu’André et Sigebert l’ont fait avec moi. C’est mon don de les retenir ainsi, d’avoir cette intimité avec eux. Tous les vampires possèdent un talent particulier : certains volent, d’autres sont de fines lames... Moi, je sais garder mes filleuls à mes côtés, et nous pouvons communiquer entre nous comme vous le faites avec Barry.

— Dans ce cas, pourquoi ne nommez-vous pas tout simplement André roi de l’Arkansas ? Il ne vous resterait plus qu’à l’épouser.

Le silence qui a suivi m’a paru interminable. Sophie-Anne a bien ouvert la bouche une ou deux fois pour me rembarrer, mais, chaque fois, elle l’a refermée. André me dévisageait avec une telle intensité que je m’attendais presque à sentir le brûlé. Maître Cataliades semblait juste assommé, comme s’il venait d’entendre un singe lui parler en alexandrins rimés.

— Mais oui. Pourquoi pas, en effet ? Pourquoi ne prendrais-je pas pour époux mon plus cher ami et amant ? a finalement reconnu Sa Majesté, soudain radieuse. Le seul inconvénient, c’est que tu devras passer quelque temps loin de moi, André, quand tu te rendras en Arkansas pour t’occuper des affaires du royaume. Mon premier, mon plus fidèle enfant, le veux-tu ?

— Que ne ferais-je pour toi, ma reine ? lui a répondu André, carrément transfiguré par l’amour.

On a eu droit à notre petit moment d’émotion. Je dois avouer que j’ai eu moi-même la gorge un peu nouée.

Puis André a appuyé de nouveau sur le bouton, et tout ce petit monde est descendu.

Quoique je ne sois pas insensible aux histoires d’amour – loin de là –, d’après moi, la reine aurait mieux fait de chercher qui avait tué Jennifer Cater et les deux autres vampires de l’Arkansas. Elle aurait dû cuisiner Monsieur Serviette de Toilette, le sacré petit veinard aux dents longues : Henrik Machin-chose. Elle n’aurait pas dû se balader dans les réunions à faire des ronds de jambe. Mais Sophie-Anne ne m’a pas demandé mon avis, et je m’étais déjà suffisamment fait remarquer pour la journée.

Le hall de l’hôtel était bondé. Immergés dans une telle foule, normalement, mes « capteurs » auraient dû saturer, sauf extrême concentration de ma part. Mais vu que la foule en question était, dans son immense majorité, constituée de vampires, je me suis retrouvée avec un hall plein à craquer de... vide. Ça faisait un drôle d’effet de voir toute cette agitation dans un silence quasi complet. Reposant. Sauf que je n’étais pas payée pour me reposer. J’ai donc bien gentiment déplié mes antennes et passé au radar toutes les créatures présentes qui avaient du sang chaud dans les veines et un cœur pour le pomper.

Un sorcier, une sorcière, un amant-donneur de sang – en d’autres termes, un mordu, mais haut de gamme. Quand j’ai remonté sa piste, j’ai découvert un superbe dandy : un jeune et très beau garçon qui était une véritable pub ambulante pour tout ce que la mode compte de marques prestigieuses, y compris au rayon sous-vêtements. À côté du roi du Texas se tenait Barry – en plein boulot, comme moi. J’ai espionné quelques employés de l’hôtel qui vaquaient à leurs occupations habituelles. Les gens n’ont pas toujours en tête des trucs aussi renversants que : « Ce soir, je participe à l’assassinat du directeur », même si c’est le cas. Ils pensent plutôt à des trucs du style : « Plus de savon à la 11, un des chauffages de la 58 en panne, le chariot du room service en rade au quatrième... »

Au cours de mon tour d’horizon, je suis tombée sur une prostituée. Ah ! Voilà qui était intéressant ! La plupart de celles que je connaissais faisaient dans l’amateurisme. Mais, cette fois, j’avais affaire à une vraie professionnelle. Ça m’a suffisamment intriguée pour que je la cherche des yeux. Plutôt attirante. Joli visage, en tout cas. Mais elle n’aurait jamais pu se présenter à l’élection de Miss America, ni même se faire couronner reine de la promo au bal de fin d’année. Elle n’avait pas vraiment le look de la fille d’à côté, à moins d’habiter dans un quartier chaud. Ses cheveux blond platine étaient artistiquement ébouriffés, genre saut du lit revu et corrigé. Elle pratiquait le bronzage intégral, avait de petits yeux bruns, des seins siliconés, de grosses boucles d’oreilles, des talons aiguilles et des lèvres du même rouge vif que les quelques centimètres carrés de paillettes qui lui tenaient lieu de robe : au moins, elle annonçait la couleur, on ne pouvait pas dire le contraire. Elle accompagnait un type qui avait été vampirisé au seuil de la cinquantaine. A la façon dont elle se cramponnait à son bras, on aurait pu penser qu’elle était incapable de marcher sans béquille. Je me suis demandé si c’était à cause des talons aiguilles ou si elle s’accrochait à lui parce qu’il aimait ça.

J’étais si fascinée – elle irradiait la sensualité avec une telle force, c’était une telle bête de sexe dans l’âme – que je me suis faufilée à travers la foule pour la suivre. Concentrée comme je l’étais, je n’ai même pas songé qu’elle pouvait s’en apercevoir. Mais elle a dû sentir mon regard sur elle, et elle s’est retournée. Le type avec qui elle était discutait avec un autre vampire. Elle a donc eu tout loisir de me dévisager d’un œil soupçonneux. Je m’étais immobilisée à quelques pas d’elle, pour mieux lire dans ses pensées. Pure curiosité – et manque flagrant de politesse – de ma part, je l’avoue.

Drôle de fille... pas de la partie... Elle le veut ? Qu’elle le prenne ! Je supporte pas ce truc qu’il fait avec sa langue... et après ça, il faut que je le lui fasse aussi, puis à son copain... Seigneur ! Si seulement je pouvais recharger les batteries ! Mais elle pourrait pas aller voir ailleurs et arrêter de me mater comme ça, celle-là ?

— Si, si, bien sûr, ai-je bredouillé (la honte !), avant de replonger dans la mêlée.

Ensuite, je me suis occupée des extras engagés par l’hôtel. Tandis qu’ils louvoyaient à travers la foule, avec leurs plateaux chargés de verres de sang et de quelques boissons plus banales pour les rares humains éparpillés dans le hall, ils pensaient surtout à éviter les invités qui s’agitaient en tous sens, à ne pas renverser leurs plateaux, à leur mal de dos, à leurs pieds en compote... ce genre de truc. J’ai échangé un signe de tête avec Barry. Puis j’ai attrapé au vol une pensée qui traînait. Le nom « Quinn » y était associé. J’ai remonté le fil jusqu’à ce que je tombe sur une employée de E (E) E. Pas difficile de l’identifier : elle portait le tee-shirt de la société. Elle était jeune, avec des cheveux super courts et des jambes super longues. Elle s’entretenait avec un des serveurs, et il était clair qu’il n’avait pas voix au chapitre. Au sein de cette assemblée aussi élégante, elle détonnait, avec son jean et ses baskets.

— ... et une caisse de boissons bien fraîches, disait-elle. Un plein plateau de sandwiches et des chips.

D’accord ? Dans la salle de réception, dans moins d’une heure.

Elle a fait volte-face et s’est retrouvée nez à nez avec moi. Elle m’a reluquée de haut en bas et n’a pas eu l’air impressionnée par ce qu’elle voyait.

— Alors, on escorte un de ces messieurs, Blondie ? m’a-t-elle lancé d’une voix qui m’a paru cassante, avec son accent sec de la côte Est.

— Non, je sors avec Quinn, lui ai-je rétorqué. Et Blondie vous-même.

Sauf que moi, j’étais une vraie blonde – enfin, améliorée –, alors que cette fille avait de la paille sur la tête... si tant est que la paille ait des racines foncées.

Ça ne lui a pas plu du tout. Quoique je ne sache pas vraiment ce qui lui déplaisait le plus dans l’histoire.

— Il ne m’avait pas dit qu’il en avait une nouvelle.

Elle n’aurait pas pu prendre un ton plus insultant.

Du coup, je ne me suis pas gênée pour aller faire un petit tour dans sa tête. J’y ai trouvé une très profonde affection pour Quinn. À ses yeux, aucune femme n’était assez bien pour lui. Elle pensait aussi que j’étais une de ces pauvres demeurées du Sud qui avaient besoin des hommes pour les protéger.

Vu que cette fine conclusion résultait d’une conversation de moins d’une minute, je pouvais encore lui pardonner son erreur. Je pouvais même lui pardonner d’aimer Quinn. Mais ce mépris souverain... Non, ça, vraiment, ça ne passait pas.

— Quinn n’a pas à vous raconter sa vie, que je sache.

En fait, j’aurais bien voulu lui demander où se trouvait Quinn, justement. Mais ç’aurait été lui faire trop d’honneur. J’ai donc préféré garder ma question pour moi.

— Si vous voulez bien m’excuser, ai-je enchaîné, j’ai du travail qui m’attend. Et vous aussi, je suppose.

Elle m’a foudroyée du regard et elle a tourné les talons. Elle faisait au moins dix centimètres de plus que moi, était très mince, et comme elle ne s’était pas donné la peine de mettre un soutien-gorge, les deux malheureuses prunes qui sautillaient sous son tee-shirt attiraient l’œil. Je n’étais pas la seule à la regarder traverser la pièce : Barry avait déjà changé d’héroïne dans son fantasme préféré, apparemment.

Voyant qu’André et la reine quittaient le hall pour pénétrer dans l’enceinte du salon, je me suis empressée de les suivre. Deux magnifiques urnes contenant d’énormes compositions de fleurs séchées maintenaient ouverte la grande porte à double battant de l’immense salle d’exposition.

— Tu es déjà allée à un salon. Un salon normal, je veux dire ? m’a lancé Barry en me rejoignant.

— Non, lui ai-je répondu, tout en essayant de continuer à scruter la foule (mais comment font les agents secrets ?). Enfin, si, avec Sam. Le salon des fournitures pour débits de boissons. Mais je n’y suis pas restée plus d’une heure ou deux.

— Et tout le monde portait un badge, non ?

— Oui, si on peut appeler « badge » un truc qui pendouille au bout d’un cordon qu’on se trimballe autour du cou.

— C’est comme ça que les vigiles à la porte s’assurent qu’on a bien payé l’entrée et que les gens non autorisés n’entrent pas.

— Oui. Et alors ?

Barry est soudain passé en mode silencieux.

Alors, tu vois quelqu’un avec un badge, toi, ici ? Tu vois quelqu’un qui contrôle quoi que ce soit ?

Personne, sauf nous. Et si ça se trouve, la prostituée, là, est une espionne envoyée par les vampires de la côte Est. Ou pire encore, ai-je ajouté plus sérieusement.

Les vamps ont l’habitude d’être les plus forts, les plus dangereux, a repris Barry. Ils se craignent mutuellement, mais ils ne prennent pas vraiment les humains au sérieux. Encore moins quand ils sont entre eux.

Je voyais où il voulait en venir. La présence des Britlingens m’avait déjà alertée, mais les réflexions de Barry ne faisaient qu’accroître mon inquiétude.

Je me suis tournée vers l’entrée de l’hôtel. Maintenant qu’il faisait nuit, des vampires en armes avaient pris le relais des humains aux postes de garde. A la réception aussi, des vamps portant l’uniforme de l’hôtel avaient remplacé le personnel de jour. Et tous ces vampires contrôlaient chaque personne qui franchissait le seuil : la sécurité de l’établissement n’était pas aussi laxiste qu’on aurait pu le penser. Ça m’a rassurée. Un peu plus détendue, j’ai décidé de faire le tour des stands.

Il y en avait un pour des implants dentaires. Les crocs proposés étaient déclinés en ivoire naturel, en argent ou en or, et les plus chers se rétractaient grâce à un mécanisme que l’on déclenchait en appuyant sur un petit bouton logé dans la bouche par une simple pression de la langue.

— Impossible de faire la différence avec des vrais, assurait un homme assez âgé à un vampire à longue barbe et cheveux tressés. Et pour être pointus, ils sont pointus !

Je ne voyais pas vraiment qui ça pouvait intéresser. Un vampire avec une canine en moins ? Un humain qui voulait jouer les revenants aux dents longues ?

Au stand suivant, on vendait des CD de musiques de différentes époques. Par exemple : Chansons populaires russes du XVIIIe siècle ou Musique de chambre italienne, première période... Là, les affaires marchaient fort – on revient toujours à la musique de sa jeunesse, même si la jeunesse en question remonte à plusieurs siècles.

Le stand voisin était celui de Bill. Il arborait une grande enseigne en arc de cercle s’appuyant sur chacune des cloisons de sa «cahute » : «Identification, disait-elle simplement. Retrouvez la trace de n’importe quel vampire, n’importe où, n’importe quand. » « Ce qu’il vous faut ? Un traqueur informatique », assurait un autre panneau plus petit. Bill parlait avec une vampire qui lui tendait sa carte de crédit, et Pam glissait un CD dans un petit sachet plastique. Elle a surpris mon regard et m’a fait un clin d’œil. Elle portail un costume genre danseuse du ventre ultra flashy. Jamais je n’aurais cru qu’elle accepterait de faire une chose pareille. Mais peut-être que ça la changeait de son train-train au Croquemitaine  .

« Les éditions Happy Birthday présentent : Du sang dans la soupe », disait la pancarte au-dessus du stand suivant, tenu par une vampire esseulée avec une pile de livres devant elle. Elle avait l’air de s’ennuyer ferme.

Le stand d’après occupait plusieurs emplacements et n’avait pas besoin de banderole.

— Vous devriez vraiment vous moderniser, assurait avec le plus grand sérieux un vendeur, d’un ton convaincu, à une vampire noire aux cheveux tressés et attachés avec des centaines de liens de toutes les couleurs.

Elle l’écoutait attentivement, tout en examinant un des cercueils miniatures ouvert en face d’elle.

— Certes, le bois est plus traditionnel et c’est un matériau biodégradable. Mais qui cela intéresse-t-il ? Comme mon père disait toujours : « Ton cercueil, c’est ta maison. »

Et il y avait encore plein d’autres stands, dont celui d’Extreme (ly Elégant) Events : une simple table couverte de brochures et d’albums photo ouverts pour appâter le chaland. J’allais y jeter un œil quand j’ai remarqué qu’il était tenu par Mademoiselle J’te-Snobe, la prétentieuse aux interminables jambes. Comme je n’avais aucune envie de lui parler, j’ai poursuivi ma visite, tout en veillant à ne jamais perdre la reine de vue. Un des serveurs humains admirait son... sa chute de reins, disons. Mais bon, comme ce n’était quand même pas un crime, j’ai laissé couler.

Entre-temps, Sophie-Anne et André avaient rencontré Gervaise et Cléo Babbitt. Gervaise faisait à peine un mètre soixante-quinze et on ne lui aurait pas donné plus de trente-cinq ans – une bonne centaine d’années de plus, et on n’était pas loin du compte. Ces dernières semaines, Gervaise avait dû héberger la reine, subvenir à ses besoins et s’efforcer de la distraire. Et ça se voyait. Sa réputation d’élégance et d’extrême raffinement le précédait, et le fait est que, la seule fois où je l’avais aperçu, pas une mèche ne dépassait. Mais maintenant, il était carrément échevelé, son beau costume aurait eu bien besoin d’un petit tour au pressing, et ses Weston d’un bon coup de cirage. Robuste, carrée, le cheveu noir corbeau, la face large et les lèvres pleines, Cléo Babbitt n’avait que cinquante ans d’ancienneté chez les vampires, ce qui expliquait qu’elle fasse usage de son nom de famille, contrairement aux plus âgés.

Il manquait un shérif à l’appel.

— Où est Éric ? s’est enquis André.

Cléo a éclaté de rire, un de ces rires de gorge qui font se retourner tous les hommes.

— Il a été réquisitionné. Le prêtre ne s’est pas manifesté, et comme Éric a suivi la formation, c’est lui qui va officier.

Même André a souri.

— Voilà qui promet. Et en quel honneur ?

— Ils ne vont pas tarder à l’annoncer, a répondu Gervaise.

Quelle Église avait bien pu vouloir d’Éric pour prêtre ? L’Église du Saint-Profit ? Je me suis discrètement éclipsée vers le stand de Bill et j’ai fait signe à Pam.

— Éric est prêtre ? lui ai-je soufflé.

— Oui, de l’Église du Bon Esprit, m’a-t-elle répondu, en emballant trois copies du CD de Bill pour les tendre à une mordue dépêchée par son maître. Il a suivi les cours sur le Net, avec l’aide de Bobby Burnham, et il a été ordonné comme ça. Il peut célébrer des messes de mariage.

Ayant miraculeusement réussi à éviter tous les invités qui l’entouraient, un serveur fasciné par Sophie-Anne s’est soudain approché de la reine avec un plein plateau de verres de sang remplis à ras bord. En un clin d’œil, André s’est interposé, et le serveur a tourné les talons, prenant immédiatement une autre direction.

J’ai bien essayé de lire dans ses pensées, mais il avait la tête vide. André avait pris le contrôle de son esprit pour le soumettre à sa volonté et l’avait envoyé voir ailleurs. J’espérais que le pauvre type s’en remettrait. J’ai suivi sa trace jusqu’à ce qu’il franchisse une petite porte dérobée. OK, il retournait en cuisine : incident clos.

Il y a soudain eu un léger mouvement de foule, comme une onde parcourant le public du salon, et en regardant par-dessus mon épaule, j’ai vu le roi du Mississippi et celui de l’Indiana faire leur entrée, main dans la main : les négociations matrimoniales avaient apparemment abouti. Mince, séduisant, Russell Edgington aimait les hommes – uniquement les hommes, mais tous les hommes. Il était courtois, de bonne compagnie et, à l’occasion, savait aussi se battre. Je l’aimais bien. J’appréhendais tout de même de le revoir, vu que, quelques mois auparavant, je lui avais laissé un cadavre dans sa piscine. Bon, si on regardait le bon côté des choses, le cadavre étant celui d’un vampire, il avait dû se désagréger avant que la bâche qui recouvrait la piscine n’ait été ôtée au printemps.

Russell et Indiana se sont arrêtés devant le stand de Bill. Indiana était un grand type aux allures de taureau et aux cheveux bruns bouclés, avec la tête même du mec à qui il ne faut pas en conter. Enfin, c’était mon impression.

Je me suis discrètement approchée. L’entrevue risquait de mal tourner.

— Hé, Bill ! Vous avez l’air en pleine forme, lui a lancé Russell. Mes employés m’ont dit que vous en aviez vu de rudes, chez moi. Vous semblez vous en être parfaitement remis. Je ne sais pas vraiment comment vous vous en êtes sorti, mais je m’en réjouis.

Si Russell comptait sur une réaction de la part de Bill, il a dû être déçu. Mon ex est demeuré aussi impassible que s’il lui avait parlé de la pluie et du beau temps, et non de ses séances de torture.

— Loréna était votre marraine. Je ne pouvais donc pas intervenir, a cru bon d’arguer Russell, avec ce même calme qu’affichait son interlocuteur. Et vous voilà ici, à vendre ce petit machin informatique de votre invention que Loréna voulait à toute force vous arracher. Comme on dit, tout est bien qui finit bien.

Seul symptôme de son anxiété, Russell s’était montré singulièrement loquace : il redoutait la réaction de Bill. Et, de fait, quand ce dernier a pris la parole, sa voix était aussi tranchante que du verre brisé.

— N’y pensez plus, Russell, a-t-il cependant répondu. J’ai cru comprendre que des félicitations s’imposaient ?

Russell a adressé un émouvant sourire à son fiancé.

— Oui, Mississippi et moi, on va se passer la bague au doigt, a déclaré le roi de l’Indiana.

Il avait une profonde voix de basse. On l’aurait bien imaginé en train de rosser un mauvais payeur dans une impasse sombre ou assis au comptoir d’un saloon.

Russell a paru tout remué. Qui sait ? C’était peut-être un mariage d’amour.

Puis il m’a repérée.

— Bart, il faut absolument que je te présente cette jeune personne.

J’ai failli en avoir une crise cardiaque. Mais je ne voyais pas comment échapper à cette entrevue, et je n’ai même pas essayé de m’éclipser. Russell a entraîné son promis par la main.

— Cette jeune femme s’est fait agresser, quand elle était à Jackson. Il y avait plusieurs membres de la Confrérie au club, et l’une de ces brutes lui a planté un pieu dans le flanc.

Bart a eu l’air stupéfait – enfin, autant que peut l’être un vampire.

— Vous avez survécu, apparemment, a-t-il fort justement observé. Comment avez-vous fait ?

— M. Edgington en personne m’a trouvé un traitement très efficace, lui ai-je répondu. En fait, il m’a sauvé la vie.

Russell a tenté de jouer les modestes et a bien failli y parvenir. Il voulait faire bonne impression devant son futur : un comportement tellement humain que j’avais du mal à le croire.

Cela ne l’a pas empêché de me sermonner, hélas.

— Toujours est-il que vous avez emporté quelque chose en partant, m’a-t-il dit en m’agitant son index sous le nez d’un air sévère.

J’ai scruté son visage pour savoir sur quel pied danser. Il avait raison : j’étais partie avec une couverture et quelques fringues qu’un des charmants jeunes gens du harem de Russell avait laissées traîner. Et puis, j’avais aussi emmené Bill, qui était alors retenu prisonnier dans un des bâtiments du domaine royal. C’était peut-être à ça que Russell faisait allusion, hum ?

— Oui, monsieur. Mais j’ai laissé quelque chose derrière moi en échange, ai-je rétorqué, lassée de jouer au chat et à la souris.

D’accord, d’accord. J’avais délivré Bill et tué Loréna – plus ou moins accidentellement. Et j’avais jeté ce qui restait de cette garce dans la piscine.

— Je me disais bien qu’il y avait quelque chose de gluant au fond de la piscine quand on l’a nettoyée pour l’été, a murmuré Russell en me considérant d’un œil songeur. Vous êtes une jeune femme pleine de ressources, mademoiselle...

— Stackhouse. Sookie Stackhouse.

— Ah, oui ! Je m’en souviens, à présent. N’étiez-vous pas Chez Betty avec Léonard Herveaux ? C’est un lycanthrope, mon chéri, a expliqué Russell en se penchant vers Bart.

— Si, monsieur.

J’aurais vraiment préféré qu’il oublie ce petit détail.

— N’ai-je pas entendu dire que son père s’était présenté à l’élection de chef de meute à Shreveport ?

— C’est exact. Mais il... euh... il ne l’a pas emporté.

— C’est donc le jour où papa Herveaux est passé de vie à trépas.

— C’est ça.

Bart était tout ouïe. Il caressait en un va-et-vient incessant le bras de Russell : petit geste de désir très humain, lui aussi.

Comme je me faisais cette réflexion, Quinn est soudain apparu à mes côtés et a passé un bras protecteur autour de mes épaules. J’ai distinctement vu Russell Edgington écarquiller les yeux.

— Messieurs, a annoncé Quinn, s’adressant aux futurs mariés, je crois que votre cérémonie de mariage est prête. On n’attend plus que vous.

Les deux rois se sont souri.

— Pas trop frileux, au moment de sauter le pas ? a demandé Bart à son cher et tendre.

— Pas tant que tu seras là pour me réchauffer, lui a répondu Russell avec un sourire à faire fondre un iceberg. En outre, nos avocats nous tueraient, si nous dénoncions ces contrats.

Ils ont tous les deux adressé un hochement de tête à Quinn, qui a aussitôt filé vers l’estrade, à l’autre extrémité de la salle. Il s’est planté face au micro et a écarté les bras en croix. Sa belle voix grave a résonné à travers toute la salle.

— Votre attention, s’il vous plaît. Mesdames et messieurs, têtes couronnées et simples sujets, vampires et mortels, vous êtes tous conviés à assister à l’union de Russell Edgington, roi du Mississippi, avec Bartlett Crowe, roi de l’Indiana, dans la salle des cérémonies. Le mariage sera célébré dans dix minutes. La salle des cérémonies se trouve de l’autre côté de la porte à double battant, côté est, dans le hall.

Quinn pointait un index impérieux vers la sortie.

J’ai eu le temps d’examiner sa « tenue de travail » pendant qu’il parlait : large ceinture dorée de catcheur et bottes de cuir noires avec pantalon bouffant rouge sang glissé à l’intérieur. Comme, en plus, il était torse nu, il avait tout du génie émergeant de sa bouteille – très, très grosse, la bouteille.

— C’est votre nouvel ami ? s’est enquis Russell. Quinn, j’entends.

J’ai acquiescé en silence. Il a eu l’air impressionné. Sur un coup de tête, je lui ai alors demandé :

— Je sais que vous avez autre chose à penser, vu que vous allez vous marier dans dix minutes, mais je voulais juste vous dire : j’espère qu’on est quittes, vous et moi, hein ? Vous n’êtes pas en colère contre moi ? Vous ne m’en voulez pas ni rien ?

Bart recevait les félicitations de ses frères vampires. Russell lui a jeté un coup d’œil en coin. Puis il a eu l’amabilité de reporter son attention sur moi.

— Je n’éprouve aucune rancune à votre égard, m’a-t-il assuré. Heureusement pour vous, j’ai un grand sens de l’humour et je détestais cette maudite Loréna. Je lui louais une chambre dans l’ancienne écurie parce que je la connaissais depuis un siècle ou deux. Mais c’était une garce, et elle l’avait toujours été.

— Alors, puisque vous n’êtes pas fâché contre moi, laissez-moi vous poser une question : pourquoi est-ce que tout le monde semble tellement impressionné par Quinn ?

— Vous tenez le tigre par la queue et vous ne le savez pas ? Vraiment ? s’est-il étonné.

Ça avait l’air de l’intriguer, mais aussi de l’amuser follement.

— Je veux rejoindre mon futur époux, aussi n’ai-je pas le temps de vous raconter toute l’histoire, a-t-il enchaîné. Mais je vais vous dire une bonne chose, mademoiselle Sookie : votre homme a fait gagner beaucoup d’argent à beaucoup de gens.

Je l’ai remercié, un peu déconcertée tout de même.

— Et tous mes vœux de bonheur à vous et à... euh... M. Crowe, ai-je ajouté. J’espère que vous serez très heureux.

Comme les vampires ne se serraient pas la main, je me suis inclinée devant lui et j’ai essayé de me défiler à reculons – autant en profiter pendant qu’on était encore en bons termes.

C’est à ce moment-là que Rasul a surgi juste à côté de moi. Il a souri en me voyant sursauter. Ces vampires ! Il faut vraiment aimer leur sens de l’humour.

J’avais toujours vu Rasul dans son uniforme style GIGN et, déjà, je lui avais trouvé fière allure. Ce soir-là, il portait encore une tenue de style militaire, mais plutôt d’inspiration cosaque, cette fois : tunique à manches longues et pantalon lie-de-vin gansés de noir et ornés de boutons dorés. Avec son teint mat, ses cheveux et ses grands yeux d’un noir de jais, il avait l’air de débarquer tout droit du Moyen-Orient.

— Je savais que vous deviez venir au sommet et je suis ravie de tomber sur vous, lui ai-je dit en guise de salut.

— La reine nous a dépêchés en éclaireurs, Caria et moi, m’a-t-il expliqué, avec son bel accent venu d’ailleurs. Vous êtes plus jolie que jamais, Sookie. Alors, ce sommet ? Vous vous amusez bien ?

Très drôle. J’ai préféré ne pas relever.

— On a tombé l’uniforme ?

— Si vous entendez par là : « Qu’est-ce que c’est que cet accoutrement ?», c’est la nouvelle livrée de Sa Majesté. Elle remplace l’armure noire de rigueur, quand on ne patrouille pas en extérieur. Pas mal, hein ?

— Très stylé, ai-je approuvé.

— Allez-vous assister à la cérémonie ? m’a-t-il demandé.

— Oui, bien sûr. Je n’ai jamais vu de mariage entre vampires. Mais je... Écoutez, Rasul, je suis désolée pour Chester et Mélanie.

Ils faisaient équipe avec lui, quand j’étais allée à La Nouvelle-Orléans. Toute trace d’humour a brusquement déserté son visage.

— En plus, maintenant, à leur place, je me coltine la Bévue Velue, a-t-il grommelé après un bref moment de silence tendu, avec un discret mouvement du menton derrière moi.

Jake Purifoy s’avançait vers nous. Il portait effectivement le même uniforme que Rasul et il avait l’air passablement esseulé. Il n’avait pas encore appris à cacher ses sentiments derrière cette immuable impassibilité qui semblait le propre des immortels confirmés.

— Salut, Jake ! lui ai-je lancé, guillerette.

— Salut, Sookie ! m’a-t-il répondu d’un ton morne – mais avec une perceptible pointe d’espoir dans la voix.

Rasul s’est incliné et éclipsé aussitôt, me laissant avec Jake sur les bras. La transformation de Jake en hybride vampire-garou avait anéanti toutes ses chances de se faire accepter par l’un ou l’autre camp. C’était un peu comme vouloir être à la fois le punk le plus déjanté et le champion de base-ball du lycée.

— As-tu réussi à voir Quinn ? lui ai-je demandé, faute de mieux.

Jake travaillait pour Quinn avant que sa vampirisation intempestive ne le mette définitivement hors circuit.

— Je lui ai juste dit bonjour en passant, m’a-t-il répondu d’un air maussade. Quand même ! Ce n’est vraiment pas juste !

— Quoi ?

— Que lui soit accepté, avec tout ce qu’il a fait, alors que moi, c’est tout juste s’ils ne me mettent pas en quarantaine.

— » Avec tout ce qu’il a fait » ? Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Eh bien, tu es au courant, pour Quinn.

J’ai bien cru que j’allais lui sauter dessus et, si possible, avec un gros gourdin, histoire de lui faire la tête au carré.

— La cérémonie commence ! a justement annoncé la voix amplifiée de Quinn.

La foule s’est dirigée comme un seul homme vers la porte qu’il avait précédemment indiquée. Jake et moi avons suivi le mouvement. Postée à l’entrée, l’assistante de Quinn – celle aux prunes qui tressautaient sous son tee-shirt – tendait à chacun une petite bourse en tulle remplie de pot-pourri, certaines bleues à ruban or, d’autres bleues à ruban rouge.

— Pourquoi la différence de couleur ? lui a demandé au passage la péripatéticienne (ça aussi, c’était un « mot du jour » dans mon calendrier).

Ça tombait bien : je me posais exactement la même question.

— Rouge et bleu pour le drapeau du Mississippi, et bleu et or pour l’Indiana, lui a répondu la fille avec un sourire de commande.

Elle l’avait encore aux lèvres lorsqu’elle m’a remis mon sachet parfumé, mais il s’est évanoui en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire quand elle m’a reconnue.

Avec Jake, on a joué des coudes pour se trouver une bonne place, et on s’est retrouvés devant, légèrement sur la droite. Hormis quelques rares éléments de décor, l’estrade était vide, et il n’y avait pas de chaise. Apparemment, la chose n’était pas censée se prolonger.

— Réponds-moi, bon sang ! ai-je sifflé entre mes dents. Dis-moi pour Quinn !

— Après la cérémonie, a promis Jake en s’efforçant de réprimer un petit sourire satisfait.

Ça faisait des mois que Jake n’avait eu le dessus sur personne, et il avait du mal à cacher la jouissance que ça lui procurait. C’est alors qu’il a jeté un coup d’œil derrière moi. J’ai vu ses yeux s’écarquiller et j’ai regardé par-dessus mon épaule. À l’autre bout de la pièce était dressé un buffet... un peu spécial. Les canapés de rigueur avaient été remplacés par du sang sur pattes : une vingtaine de femmes et d’hommes au garde-à-vous, bien alignés de part et d’autre de la fontaine de sang artificiel. Tous portaient un badge avec, pour toute inscription, «donneur volontaire ». J’en ai eu un haut-le-cœur. C’était légal, ça ? Mais après tout, ils étaient tous majeurs et consentants. Personne ne les empêchait de s’en aller, s’ils le voulaient. Mieux encore : la plupart semblaient plutôt impatients de « donner leur sang ». J’ai fait une rapide incursion dans leurs pensées pour m’en assurer : eh oui ! Ils ne demandaient même que ça.

Je me suis retournée vers l’estrade sur laquelle Mississippi et Indiana venaient juste de monter. Ils avaient tous les deux revêtu de magnifiques parures que je me rappelais avoir déjà vues dans l’album d’un photographe très spécialisé. Sur son costume de ville,

Russell portait une sorte de grande robe de cour ouverte sur le devant, taillée dans un lourd brocart de fils d’or sur lequel ressortaient des motifs bleus et rouges. Le roi de l’Indiana portait une tenue similaire d’un brun cuivré, rebrodée de motifs verts et or.

— Leurs tenues d’apparat, a murmuré Rasul à mon oreille.

Une fois de plus, il s’était matérialisé à mes côtés sans que je l’aie vu arriver. Et, une fois de plus, j’ai sursauté et surpris ce même petit sourire goguenard au coin de ses lèvres sensuelles. Pendant ce temps, sur ma gauche, Jake s’était rapproché, comme s’il essayait de se cacher derrière moi pour ne pas se faire repérer par André.

Mais j’étais plus intéressée par la cérémonie que par ce jeu de cache-cache. Une croix égyptienne géante, symbole de vie éternelle, trônait au centre de la scène. D’un côté, on avait placé une table sur laquelle étaient posés deux grands parchemins et deux stylos à plume bien alignés. Une vampire en tailleur de femme d’affaires veillait sur la table en question. Maître Cataliades se tenait derrière elle, arborant un air débonnaire, les mains croisées sur son ventre rebondi.

À l’autre bout de l’estrade, Quinn, mon cher et tendre (dont j’avais bien l’intention de découvrir les secrets à très brève échéance), avait pris place, toujours dans son costume de génie des Mille et Une Nuits. Il a attendu que le silence se fasse dans l’assistance. Quand les derniers murmures se sont tus, il a désigné avec un grand geste théâtral le personnage qui montait les marches à droite de la scène. Ce dernier était enveloppé d’une cape de velours noir, les traits dissimulés par un profond capuchon bien rabattu sur le visage. Une croix égyptienne dorée était brodée sur les épaules du mystérieux moine, lequel s’est placé entre les futurs époux, tournant le dos à la monumentale croix égyptienne, et a levé les bras au ciel.

— Que la cérémonie commence ! a décrété Quinn. Que tous soient les témoins muets de cette union sacrée !

Quand on dit à un vampire de se taire, on peut être sûr que le silence sera absolu. Contrairement aux simples mortels que nous sommes, les vampires ne s’agitent pas, ne soupirent pas, ne reniflent pas, ne toussent pas, ne s’éclaircissent pas la gorge, ne se mouchent pas. Rien que de respirer, j’avais l’impression de faire un boucan d’enfer.

C’est donc dans un silence de mort que le capuchon du moine noir est tombé. J’ai retenu mon souffle en découvrant Éric. Ses longs cheveux couleur de blé mûr ruisselaient comme une coulée d’or sur le velours noir de sa cape, et son visage, avec cet air solennel et souverain qu’il arborait, inspirait le respect.

— Nous sommes réunis aujourd’hui pour assister à l’union de deux souverains, a-t-il déclaré, chacune de ses paroles portant jusqu’aux coins les plus reculés de la vaste salle. Engageant leur honneur et leur foi, tant verbalement que par écrit, Russell Edgington et Bartlett Crowe ont conclu une alliance séculaire entre leurs deux royaumes. Pendant cent ans, ils ne pourront contracter aucune autre union matrimoniale. Pendant cent ans, ils ne pourront conclure aucune autre alliance stratégique, à moins que ladite alliance ne soit agréée et ratifiée par les deux parties. Chacun des époux sera tenu à un minimum d’une visite conjugale annuelle. Seule la prospérité de son propre royaume l’emportera, aux yeux de Bart, sur celle du royaume de Russell. Seule la prospérité de son propre royaume l’emportera, aux yeux de Russell, sur celle du royaume de Bart. Russell Edgington, roi du Mississippi, consentez-vous à cette union ?

— Oui, j’y consens, a alors distinctement articulé Russell, en tendant la main vers son fiancé.

— Bartlett Crowe, roi de l’Indiana, consentez-vous à cette union ?

— Oui, a répondu Bart de sa grosse voix, en prenant la main de Russell.

Quinn s’est ensuite avancé et s’est agenouillé entre les nouveaux époux en levant, de ses mains jointes, une coupe d’or. Un poignard est tout à coup apparu dans le poing d’Éric. En quelques gestes brefs – impossibles à discerner pour un œil humain –, il avait entaillé le poignet des mariés. Argh !

Tandis que le sang des deux rois s’écoulait dans le calice, je me suis raisonnée : j’aurais dû me douter qu’un mariage entre vampires impliquerait un pacte de sang.

Et, de fait, les entailles n’étaient pas refermées que, déjà, Russell portait le calice à ses lèvres pour prendre une gorgée du liquoreux breuvage. Il l’a présenté ensuite à Bart, qui l’a vidé. Après ça, on a eu droit au baiser rituel, Bart enlaçant tendrement son chétif époux. Un baiser qui s’est prolongé, devenant de plus en plus passionné. De toute évidence, ce cocktail maison leur faisait de l’effet.

J’ai surpris le coup d’œil de Jake et distinctement compris les mots que formaient ses lèvres en silence :

— Hé ! Prenez une chambre !

J’ai préféré baisser la tête pour cacher mon fou rire.

Les deux souverains ont quand même fini par passer à l’étape suivante : la signature officielle du contrat. La femme d’affaires en tailleur se trouvait être une vampire de l’Illinois, avocate de son état, le contrat de mariage ne pouvant être établi que par un homme de loi d’un autre État que les époux – une femme de loi, en l’occurrence. Quant à maître Cataliades, il exerçait en Louisiane, ce qui garantissait sa neutralité. Il a donc pu apposer sa signature sur les documents, tout comme les deux rois et l’avocate aux dents longues avant lui.

Pendant tout ce temps, drapé dans sa cape de velours noir, Éric n’avait pas bougé. Les stylos à plume ayant regagné leurs élégants étuis, il a repris la parole.

— Ce mariage est consacré pour les cent prochaines années ! a-t-il solennellement déclaré, déclenchant les acclamations de la foule.

Bon, comme ce n’est pas vraiment le genre des vampires de pousser des hourras à tour de bras, ce sont surtout les humains et les Cess qui s’en sont chargés. Mais les vampires ont quand même émis quelques murmures approbateurs. Évidemment, ce n’est pas vraiment la même chose, mais j’imagine qu’ils ne peuvent pas faire mieux.

Ce n’était pas l’envie de découvrir comment Éric avait bien pu devenir prêtre qui me manquait, mais pas question de laisser filer Jake avant qu’il m’ait révélé ce que j’ignorais sur Quinn. Il essayait justement de me fausser compagnie en se faufilant à travers la foule. Je n’ai pourtant pas tardé à le rattraper. Il n’était pas un vampire assez expérimenté pour réussir à me semer.

— Maintenant, crache le morceau, lui ai-je aussitôt ordonné.

Il a tenté de faire celui qui ne voyait pas de quoi je voulais parler. Mais il a vite compris, à ma tête, que ça ne marcherait pas avec moi.

Donc, pendant que l’assistance se dirigeait vers le buffet – en essayant quand même de ne pas se jeter sur les « boissons gratuites » –, j’ai attendu que Jake se décide à vider son sac.

— Je n’arrive pas à croire qu’il ne t’en ait pas parlé lui-même, a-t-il fini par lâcher.

Je l’ai fusillé du regard pour bien lui faire comprendre que je commençais à perdre patience.

— D’accord, d’accord, a-t-il maugréé. J’ai appris tout ça quand j’étais encore un lycanthrope. Quinn est une sorte de rock star chez les changelings, tu sais. Il est l’un des derniers tigres-garous vivants et l’un des plus féroces.

J’ai hoché la tête. Jusque-là, rien de bien nouveau pour moi.

— La mère de Quinn s’est fait capturer par un groupe de chasseurs, une nuit de pleine lune, alors qu’elle venait de se métamorphoser, a-t-il enchaîné, entrant sans préambule dans le vif du sujet. Ils espéraient prendre un ours pour pimenter leurs combats de chiens – une pratique totalement illégale, bien sûr –, juste histoire d’attirer de nouveaux parieurs et de faire monter les enchères. Ça se passait quelque part dans le Colorado, et il neigeait. Sa mère était toute seule, et Dieu seul sait comment, elle est tombée dans le piège.

— Et son père ?

— Quinn a perdu son père tout petit. Il avait à peine quinze ans quand sa mère a été capturée.

Je sentais que le pire était encore à venir. La suite m’a donné raison.

— Voyant qu’elle ne rentrait pas, il s’est changé en tigre, lui aussi, et a suivi sa piste jusqu’au bivouac des chasseurs. Traumatisée par sa capture, sa mère avait recouvré forme humaine. Quand Quinn est arrivé, elle était en train de se faire violer...

Jake a pris une profonde inspiration.

— Il n’a pas fait de quartier.

J’ai baissé les yeux. Je ne savais pas quoi dire.

— Ensuite, il a fallu... nettoyer le terrain : un job pour les vampires. De toute façon, Quinn n’avait pas de meute pour lui prêter main-forte – les tigres ne se baladent pas en bande –, et sa mère était grièvement blessée et en état de choc. Alors, Quinn s’est adressé aux vampires du nid le plus proche. Ils ont accepté de faire le travail pour lui, à condition qu’il leur consacre trois ans de sa vie. Il n’avait pas vraiment le choix, a conclu Jake avec un haussement d’épaules fataliste.

— Mais il s’engageait à quoi exactement ?

— À descendre dans l’arène. À se battre pour eux jusqu’à la mort durant trois ans – à supposer qu’il survive jusqu’au terme des trois années, évidemment.

J’ai soudain eu la sensation que des doigts glacés remontaient le long de ma colonne vertébrale.

— L’arène ?

S’il n’avait pas été doté de l’exceptionnelle ouïe des vampires, Jake ne m’aurait pas entendue.

— Les combats clandestins font l’objet de très nombreux paris, m’a-t-il expliqué. C’est un peu comme les combats de chiens que les chasseurs voulaient pimenter un peu avec un ours. Les humains ne sont pas les seuls à aimer regarder les animaux s’entre-tuer. Certains vampires sont de vrais aficionados de ce genre de spectacle. Des Cess aussi.

Je n’ai pas pu réprimer une moue de dégoût. J’en avais presque la nausée.

Jake m’observait, un peu étonné par ma réaction, mais aussi parce qu’il voulait me laisser le temps de me préparer : l’histoire ne s’arrêtait pas là.

— Quinn a survécu, a-t-il finalement repris. Il est l’un des rares à avoir atteint une telle longévité, ce qui lui a valu le surnom de Gladiator.

Jake m’a adressé un regard en coin.

— Il remportait victoire sur victoire, a-t-il murmuré. C’était l’un des plus farouches combattants qu’on ait jamais vus. Il se battait contre des ours, des lions...

— Mais est-ce que ces Cess ne sont pas en voie de disparition ?

— Oh si ! Mais même les changelings en voie d’extinction ont besoin d’argent, j’imagine. Et on peut se faire un sacré paquet avec les combats clandestins, quand on a amassé assez de fric pour miser sur soi-même.

— Pourquoi a-t-il arrêté ?

Je commençais à regretter amèrement ma curiosité. Je me disais que j’aurais dû attendre que Quinn me révèle ses secrets de lui-même. J’espérais qu’il l’aurait fait, du moins. Jake a attrapé au vol un verre de sang synthétique sur le plateau d’un serveur qui passait et l’a vidé d’un trait.

— Il avait fait ses trois ans. Et puis, il devait s’occuper de sa sœur.

— Sa sœur ?

— Oui. Sa mère est tombée enceinte, cette nuit-là, et la blonde décolorée qui nous a donné ces trucs en tulle à l’entrée est le résultat du viol en question. Frannie a l’art d’attirer les ennuis, et sa mère n’arrive pas à la tenir. Alors, elle l’a envoyée faire un petit séjour chez son frère. Frannie a débarqué ici hier soir.

J’en avais assez entendu. Sans ajouter un mot, j’ai tourné les talons et planté là Jake Purifoy. Il n’a pas essayé de me retenir. Bien lui en a pris.

La conspiration
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